L’association d’architectes « Faire avec » utilise les matériaux de chantier inexploités au service de l’amélioration de l’habitat. Une démarche écologique et de réemploi qui s’est donnée également comme mission de replacer l’habitant au cœur du projet. L’association vient d’ailleurs de recevoir le prix de l’innovation au service de l’intérêt général par la Fondation Cognacq-Jay. Entretien avec Clothilde Buisson, l’une des 3 architectes de Faire avec.

Nous récupérons les matériaux pour ne pas qu’ils se transforment en déchets, c’est-à-dire, selon la définition officielle, « tout objet dont on a l’intention de se défaire ».

 

Pourquoi avoir créé l’association « Faire Avec » ?

Nous sommes une toute jeune association qui s’est construite autour de 3 profils d’architectes différents : Gwenaëlle Rivière, la co-fondatrice de l’association, conçoit sa pratique de l’architecture dans un dialogue constant avec la personne ; Clara Piolatto, doctorante en architecture, s’interroge sur la place de l’architecte dans les travaux des foyers d’hébergement et moi, Clothilde Buisson, qui porte un réel intérêt pour le réemploi.

Nous nous sommes retrouvées autour de 2 constats : en 2017, la Fondation Abbé Pierre dénombrait 2 090 000 personnes privées de confort, 1 123 000 copropriétaires en difficulté et 3 558 000 personnes ayant eu froid pour des raisons liées à la précarité énergétique. De l’autre côté, dans le bâtiment, sont générées 40 millions de tonnes de déchets (BTP non compris). En tant qu’architectes, nous devons nous positionner comme prescripteurs pour relayer l’offre et la demande. Nous pouvons relier un endroit où il y a des besoins de travaux et un endroit où les matériaux qualitatifs se perdent et professionnaliser cette démarche.

Nous pensons qu’une filière qui n’a pas de débouchés est une filière qui n’a pas d’avenir. Cela fait plusieurs années que le marché du réemploi se structure peu à peu et aujourd’hui, il est parvenu à maturité, grâce au travail de nombreux professionnels précurseurs ; pour preuve, des bailleurs sociaux comme Paris Habitat deviennent enfin moteurs sur le sujet.

 

Comment se passe votre démarche de réemploi des matériaux ?

Nous suivons les lignes directives européennes qui prévoient d’ici 2020 une revalorisation à hauteur de 70 % des déchets issus du BTP. Nous nous concentrons sur la manière de réduire tous ces déchets. Et pour cela, il y a plusieurs étapes dans la valorisation : le réemploi, qui est le fait de réutiliser un matériau pour ce à quoi il était initialement destiné, sans transformation lourde, et la prévention des déchets. Nous récupérons les matériaux pour ne pas qu’ils se transforment en déchet, c’est-à-dire selon la définition officielle, « tout objet dont on a l’intention de se défaire ».

Dans le réemploi, il y a 2 types de matériaux, ceux qui sont neufs et ceux qui sont déconstruits.
« Faire avec » souhaite s’appuyer plus particulièrement sur la récupération de matériaux neufs, qui peut advenir :

  • Avant le chantier : tous les surplus des fournisseurs, que ce soient les grands magasins ou les fournisseurs spécialisés.
  • Pendant le chantier : toutes les erreurs de commande ou les changements de mode opératoire en cours de chantier. Par exemple, nous avons reçu une annonce pour récupérer 600 m2 d’isolant de 14 cm.
  • Après le chantier : tous les matériaux qui n’ont pas été posés ou qui ont été commandés en surplus. Sur un chantier de 200 lampadaires, nous sommes en train d’en récupérer 6 que nous allons donner à une association culturelle pour éclairer la cour d’un musée.

 Impliquer les habitants, les remettre au cœur du processus de conception nous semble important.

 

Le marché du réemploi est en plein essor avec des Start up comme Cycle Up qui revendent ces matériaux à réemployer. N’avez-vous pas peur de la concurrence ?

Bien au contraire, nous allons les rencontrer. Nous nous appuyons sur toutes ces initiatives qui sont structurées pour créer un outil utilisable par l’ensemble du monde du bâtiment. Pour les chantiers à venir, le but serait de s’associer avec ces différentes plateformes pour nous nourrir mutuellement de leurs expériences et de nos pratiques. Pour fonctionner, nous pouvons recevoir des dons directement auprès des fournisseurs ou acheter à bas coût via des sites comme Cycle up.
Nous ne récupérons pas directement les matériaux parce que nous ne possédons pas d’espace de stockage, nous nous appuyons sur un groupement d’acteurs. Nos 2 principaux freins à lever sont les problèmes de stockage du matériel et de logistique : qui va chercher les matériaux ?
C’est pourquoi nous ne réfléchissons pas en termes de concurrence mais de soutiens à la démarche. Il y a beaucoup de questions encore aujourd’hui sans réponse et nous avons collectivement besoin de nombreux retours d’expérience pour avancer tous ensemble.

Nous sommes très présentes au travers des permanences architecturales, un moyen très utilisé par les collectifs d’architecture. Nous nous rendons sur place en observation, pour effectuer un diagnostic du bâti, et pour prendre en écoute l’humain et ses usages.

 

Comment vous est venue cette idée de « construire avec », de replacer l’habitant au cœur du logement ?

Nous travaillons actuellement sur le projet de rénovation d’un foyer d’hébergement pour Emmaüs. Nous terminons l’étude de faisabilité que nous allons présenter aux 54 habitants.
Ce foyer n’est pas du tout insalubre ; le but est de proposer un projet d’humanisation pour redonner un peu d’individualité et d’intimité. Et cela repose sur une question d’usage et d’espace. Ainsi le foyer est composé d’une grande majorité de chambres doubles dans laquelle on ne choisit pas son compagnon de chambrée, ce qui peut être gênant. Aussi les espaces communs sont architecturalement peu qualitatifs.

La finalité de cette réhabilitation tend en quelque sorte à rejoindre la politique du plan quinquennal pour le logement d’abord, de favoriser le logement et pas l’hébergement. Nous souhaitons offrir une certaine stabilité à ces personnes et favoriser l’accompagnement.
Impliquer les habitants, les remettre au cœur du processus de conception nous semble important. Nous avons été très présentes notamment au travers de ce nous appelons des permanences architecturales, un moyen très utilisé par les collectifs d’architecture. Nous nous sommes rendues sur place en observation, pour effectuer un diagnostic du bâti, mais aussi pour prendre en écoute l’humain et ses usages. Au début, nous avons construit une maquette avec les habitants, c’est une manière d’appréhender l’espace par des outils d’architecte.

Pendant 3 mois, nous avons également proposé des ateliers avec un photographe (de photomontage sur l’utopie et l’espace rêvé) et un chorégraphe car c’est une manière d’aborder le bâtiment autrement. Cet atelier du corps permettait de faire émerger d’autres discussions : le fait de devoir juste installer son espace en tenant compte qu’il y a toujours une chose qui gêne, que la pièce est trop petite, qu’on est obligé de tout déplacer…

Maintenant, c’est à nous de travailler et de faire rentrer des carrés dans des ronds (rire).

 

En tant qu’architectes sur un tel projet, nous nous positionnons sur la flexibilité du bâtiment, en nous disant que si le secteur de l’hébergement doit évoluer, il n’y aura pas besoin de refaire tant de travaux dans quelques années, le bâtiment sera déjà prêt à devenir un immeuble résidentiel urbain.
Pour l’avenir, outre les foyers d’hébergement, nous souhaiterions cibler les copropriétaires précaires. Mais tout est une question d’échelles et nous réfléchissons actuellement avec d’autres associations sur les leviers de financement.