Vous avez beaucoup travaillé sur la « Jungle » de Calais et en avez tiré certains enseignements semble-t-il…

Cyrille Hanappe, d'Air Architecture

Cyrille Hanappe, d’Air Architecture

Cyrille Hanappe : La précarité extrême entraîne l’apparition de choses qui avaient disparu depuis des dizaines d’années, telles que le rapport à l’espace public et l’ergonomie des bâtiments. Les bidonvilles, de manière générale, sont constitués de maisons plus ouvertes, et les habitants s’approprient davantage les extérieurs. On voit apparaître une architecture liée aux usages, avec une gradation continue entre l’intérieur et l’extérieur. Ainsi, devant les habitations, on trouve un fauteuil, un endroit pour laisser les chaussures, et un espace pour accueillir les gens, ce qui est nouveau et joyeux. Avec mes étudiants, nous réalisons des « relevés habités», qui prennent en compte aussi bien les murs que les lits, les espaces de rangement, là où sont posés les magazines etc. Tout ce qui se trouve dans le logement nous sert à comprendre les manières de faire de l’architecture. On ne se concentre pas exclusivement sur la forme du bâti mais aussi sur la façon dont il est habité et sur l’interaction avec l’extérieur.

 

 

Et en ce qui concerne le bâti lui-même, quelles idées vous inspirent dans les bidonvilles ?

C.H. : Il y a un travail sur les économies de matières, sur l’isolation et sur l’intelligence du bâtiment. C’est une sorte de retour aux sources, avec des maisons très écologiques au sens le plus large, au croisement de l’économique, du social et de l’environnemental. C’est du développement durable par essence, très riche d’enseignement pour les architectes. Le rapport au recyclage des matériaux nous montre que l’on peut faire une architecture plus humaine, chargée d’histoire et d’anecdotes, dans la même logique que le Pavillon Circulaire qui vient d’être monté sur le parvis de l’Hôtel de Ville, à Paris, et qui est entièrement constitué de matériaux de récupération.

 

Comment, selon vous, le bâti peut-il créer du lien social ?

C.H. : Il faut revenir à ce que l’on trouvait il y a vingt ou trente ans et qui a disparu, avec des espaces communs qui deviennent des lieux de rencontres et d’échanges. On se rend compte, dans certains HLM, que l’endroit où sont installées les boîtes aux lettres est très important à l’heure de la distribution du courrier. Il faut apporter de la générosité à ce qui est collectif dans les immeubles. Les générations montantes sont demandeuses d’espaces à partager. Dans les halls et sur les paliers d’étage, par exemple, on peut imaginer des sièges, un éclairage agréable. Il faudrait aussi prévoir des endroits pour s’asseoir et se rencontrer au pied des immeubles. Tout le monde craint que ces espaces soient monopolisés par les jeunes, mais à force de lutter contre ces jeunes, on a fait disparaître la convivialité. Il n’y a pas que le café pour se rencontrer. Les gens peuvent se retrouver autour d’un atelier de bricolage ou de réparation de vélo, dans un jardin partagé, autour de ruches… Pendant une vingtaine d’années, les gens se sont désintéressés du contact avec le voisinage mais on commence à le redécouvrir.

 

Les maîtres d’ouvrage sont-ils ouverts à ces nouvelles propositions ?

C.H. :  Nous leur proposons systématiquement des espaces communs mais les maîtres d’ouvrage veulent avant tout que les opérations soient rentables. Il y a donc tout un combat à mener. En Autriche ou en Allemagne, les nouveaux immeubles intègrent très souvent un espace collectif où les gens peuvent se retrouver pour faire la fête. En France, on n’y est pas encore. En ce moment, nous travaillons sur un programme d’accueil des réfugiés et l’on trouve une meilleure écoute. Dès que la logique foncière n’est plus en jeu, cela devient plus facile de faire passer l’idée. Cependant, les élus commencent à s’intéresser à cette idée, notamment à Plaine-Commune, à dire qu’il faut des salles communes dans les immeubles.

 

Les habitants eux-mêmes des immeubles sont-ils prêts à faire du lien social dans des espaces partagés ?

C.H. : Il y a un équilibre à trouver entre cohabitation forcée et choisie. Si l’on crée des coursives, par exemples, elles doivent être bien calibrées pour préserver l’intimité des appartements, et à largeur variable afin de prévoir des coins où l’on peut aller fumer et discuter avec le voisin. Il faut penser les espaces collectifs comme des lieux de vie où l’on se sent bien et non comme des espaces avec une fonction dédiée. Ils ne doivent pas être forcément figés dans un usage, mais pouvoir se transformer.

 

Les jardins n’ont-ils pas aussi un rôle à jouer pour créer de la vie à l’échelle d’un immeuble ou d’une résidence ?

C.H. : Oui, mais on doit les concevoir comme des jardins à vivre et non des espaces grillagés avec un règlement contraignant. Il faut pouvoir y faire des aménagements, des plantations. L’idée est que le jardin soit un espace à investir, qu’il puisse vivre au gré des envies des habitants. Ceux-ci peuvent décider d’en faire un jardin d’agrément puis, finalement, d’y aménager un potager ou un terrain de boules, pourquoi pas.

 

Il faut donc réapprendre à écouter l’humain ?

C.H. : Oui, il faut réintroduire de l’humain dans l’architecture en créant des lieux qu’il peut s’approprier. Dépasser l’idée que le développement durable est juste une question d’énergie. L’architecte définit un décor. Ensuite, tout doit être ouvert à la transformation et à l’appropriation.