En 2017, ce sont trois immeubles de 50 mètres posés à l’extrémité de la presqu’île Malraux, qui verront le jour à Strasbourg. La spécificité de Black Swans ? C’est un projet mixte de 40 000 m2, de logements, bureaux, commerces, crèche, hôtel sur un ancien site industriel. L’occasion pour l’architecte Anne Démians de pouvoir exprimer sa vision de la ville de demain.

 

Existe-t-il un fil conducteur à l’ensemble de vos projets architecturaux ?

Portrait Anne Demians : architecte Black Swan Strasbourg projet hybride

Anne Démians : Mes projets traitent tous de la question de la ville durable. Depuis 5 ans, je participe à la Réflexion Bâtiment Responsable (RBR 2020) où nous abordons tous les dispositifs qui pourraient faire que la ville soit plus intelligente demain. Il faut arriver à faire en sorte que le développement immobilier qui dépend de raisons économiques devienne compatible avec la question climatique. Ces dernières années, il y a eu une frénésie d’accroissement de la construction au détriment des terres agricoles.

 

Que faudrait-il mettre en place pour mieux construire la ville ?

A.D. : Il faut se concentrer sur trois facteurs :
– l’échelle du bâtiment,
– l’échelle du quartier,
– l’échelle du territoire.

La construction de demain doit s’envisager avec des bâtiments bas carbone (BBCA) et des matériaux vertueux quant à leur recyclabilité, leur entretien…
Il faudrait également réussir à ce qu’il y ait des échanges énergétiques entre le Nord et le Sud. Pour cela, je propose de mettre en place un Institut du développement d’énergie exigeante, c’est-à-dire un institut qui serait localisé dans 4 régions importantes de France au lieu de tout centraliser à Paris et qui créerait une réglementation spécifique selon la région. Car à l’heure actuelle, une réglementation homogène sur tout le territoire n’a pas de sens.

 

Expliquez-nous quelles ont été vos intentions sur le projet Black Swans ?

A.D. : Ces trois bâtiments se construisent sur un ancien site industriel. Il s’agit d’une forme de recyclage avec un bâtiment qui a lui-même dans ses gênes la possibilité de pouvoir changer. C’est une façon de lutter contre l’obsolescence. L’idée était de relier deux quartiers : le quartier de la presqu’île Malraux et le quartier Danube. Je ne construis pas pareil à Strasbourg qu’à Val de Fontenay ou à Paris. Donc j’ai voulu avoir une architecture qui conserve un rapport avec ce site industriel tout en liant l’écriture contemporaine. L’écriture urbaine est assez sobre, c’est une agrafe entre les deux quartiers. Il y avait aussi cette transparence à préserver entre les deux quartiers avec une alternance de hauteur. Un travail que j’ai effectué en bonne intelligence avec Christian Devillers, l’architecte en chef du quartier Danube.

Projet hybride Black Swan à Strasbourg, le tramway

Projet hybride Black Swans à Strasbourg, le tramway

 

Quelle a été votre ligne directrice pour Black Swans ?

A.D. : Aujourd’hui, l’évolution du modèle de construction immobilière fluctue à un rythme extrêmement rapide. La nécessité d’avoir plus de bureaux comme c’était le cas il y a 3 ans, lors de la sélection du projet, peut évoluer avec le temps et les modes de travail : coworking, télétravail…
C’est pourquoi, j’ai déposé avec l’Icade le label IDI : Immeuble à Destination Indéterminée car j’ai conçu un bâtiment qui intègre la possibilité de passer du bureau au logement, sans pénalisation de l’aspect esthétique de la façade, ni remise en cause technique.

 

Comment peut-on pour obtenir cette réversibilité ?

A.D. : Tout autour des immeubles, il y a une coursive extérieure qui peut faire alternativement balcon ou coursive d’entretien. Les escaliers sont au centre du bâtiment donc cela permet d’avoir un système structurel évolutif, il y a des gaines qui sont mises en place de façon conservatoire, dans le système de renouvellement d’air notamment, il y a juste à changer les terminaux. Tout a été pensé pour pouvoir passer d’un modèle à l’autre, sans avoir besoin de casser tout l’escalier.

Projet hybride Black Swan à Strasbourg, la loggia d’un appartement

Projet hybride Black Swans à Strasbourg, la loggia d’un appartement

 

Votre projet a également été retenu grâce à son faible coût ?

A.D. : Tout à fait. Habituellement lorsque vous avez un projet mixte, en termes de construction, ce sont des études différentes, des matériaux différents… Sur Black Swans, j’ai choisi des matériaux abordables, à savoir du métal thermo laqué et de la fonte d’aluminium pour la façade extérieure et la structure avec un couvert en aluminium que j’utilise aussi bien pour les bureaux que pour les logements. Au lieu de réduire les caractéristiques des uns et des autres, je profite au contraire de l’addition de leurs qualités : ainsi j’ai une hauteur accrue pour les logements puisqu’il y a cette idée que cela peut devenir des bureaux. Je ne laisse pas l’économie aux mains des économistes mais je la mets en jeu en travaillant avec ceux qui produisent la matière. C’est là où il y a une vraie économie, je pense qu’il y a trop d’intermédiaires dans la construction et il n’y a pas assez d’attention aux caractéristiques locales.

 

C’est donc un immeuble qui s’adapte à la vie des futurs habitants ?

A.D. : Les années 70 ont contribué à faire une différenciation technique des différents programmes au détriment d’une réflexion sur le besoin de lumière, le renouvellement d’air sain, la qualité de hauteur sous plafond. Du coup, il faut :
– Repenser l’espace public, un point que je traite dans tous mes bâtiments, Par exemple, la façon de protéger les balcons du regard, sinon les usagers ne les utilisent pas et s’en servent comme lieu de stockage.
– Faire des loggias pour les protéger de l’extérieur ou des brise-soleils pour un climat comme Strasbourg où il fait très chaud en été. C’est traiter la question climatique et la question d’usage en parallèle.

Projet hybride Black Swan à Strasbourg, le bassin

Projet hybride Black Swans à Strasbourg, le bassin

 

Contrairement à la tendance : pas de toit végétalisé, panneaux solaires… C’est un choix ?

A.D. : Je suis assez opposée à ces gesticulations qu’on a vues ces dernières années qui sont un peu une sorte de palliatif à la problématique de fond qui est « comment bien construire un bâtiment ».
C’est seulement de l’affichage : « on va mettre un mur végétal et du photovoltaïque ». En revanche, l’architecte oublie de travailler sur le fond, la question structurelle d’un bâtiment qui doit être l’objet de nos questionnements. Le bâtiment a souffert d’une performance technologique dans le mode opératoire constructif et c’est là aussi que la ville durable de demain se situe dans sa capacité à être pérenne, c’est-à-dire mieux construite.